C’est un homme encore sous le coup de son dernier périple qui conte et livre sa vision du monde dans une production, sur le cheminement géographique et intérieur de ceux qu’il a suivis, à l’intensité brute et belle. Rencontre avec un faiseur d’images qui ne trichent pas.
Marguerite à vélo
Mehdi Khadouj a besoin d’être transporté par son sujet pour bien le rendre. « Et ceux qui me sollicitent, avoir les bonnes raisons de vouloir faire un film. » Sans quoi le projet ne fait pas sens, et ne trouve pas dans l’objectif du vidéaste l’écho juste à son histoire… Celui de Béatrice, rallier Casa au Maroc depuis Mantry dans le Jura, en tandem, pour défier les obstacles imposés par sa maladie – une malformation de la moelle épinière -, a dépassé le seul cadre artistique pour devenir un symbole. Le support, aussi, d’un regard nouveau sur le handicap. Pendant cinq semaines, Mehdi a suivi dans son camion Béatrice et Sylvain à vélo, et capté le panel de leurs émotions : l’envie et l’abattement, la joie et l’agacement… rendant dans ses prises l’humeur dans l’air au gré des jours et des kilomètres. « Ce film est le reflet de leur relation. » Dans toutes ses dimensions : l’aidant-l’aidée, les sportifs, et le couple d’amoureux. « J’ai voulu qu’ils soient devant la caméra comme lorsqu’elle n’était pas là… dans le bon et le mauvais, pour en tirer de vrais moments de vie. » Un parti pris pour Mehdi, qui préfère de loin les réalisations crues, quitte à ce qu’elles égratignent, à celles trop policées. « Il y a notamment un plan de Béatrice qui, après une dispute avec Sylvain, refuse son aide pour sortir de la tente. Il dure 45 secondes. C’est long, mais cela correspond à la temporalité réelle telle qu’elle la ressent dans sa chair, et le spectateur avec elle. » Un choix marquant le respect du vidéaste pour ses protagonistes et le leur pour son travail. Car il n’est pas ou peu de prise(s) que le couple ait refusé de voir apparaître dans le film. Preuve de la confiance réciproque née et confortée, depuis leur premier échange à Mantry jusqu’au visionnage du montage et sa projection devant public – en clôture du festival Les Rendez-vous de l’aventure le 23 mars à Lons et le 13 juin à Edenwall, à Charnay, entre autres dates d’une tournée qui devrait durer deux ou trois ans. « Ce qui compte – et ce que l’on retient – c’est d’avancer. Aller au bout de ses projets. Le message est universel, et le sujet du handicap devient secondaire ! » La complicité née de ce premier projet inspire d’ores et déjà au trio une prochaine réalisation. Et à Mehdi une sensibilité nouvelle, quoique déjà forte. « J’ai particulièrement été marqué par la dimension émotionnelle du handicap. La façon dont il pèse sur une relation amoureuse. Pour moi, c’était une somme de paramètres médicaux. » Désormais bien plus. « J’ai aussi découvert l’enracinement à travers le mouvement. » Soit la discipline, notamment logistique, à laquelle se sont astreints Béatrice et Sylvain tout au long de leur périple. Si l’expérience bouleverse, elle conforte aussi Mehdi dans son choix d’une vie nomade. À cheval entre deux mondes.
Chemin initiatique
Car si le réalisateur a roulé sa bosse sur des terrains variés, l’homme aussi a expérimenté l’errance… jusqu’à trouver sa place. « Mon insatisfaction se calme lorsque je suis en Tunisie. » La terre de son père disparu. Celle de ses racines. Là-bas les choses s’imposent à lui, comme pour mieux dire l’évidence. C’est simple et entier, car non passé par le prisme de l’intellect. Mehdi voyage chaque année plusieurs mois en Tusinie, avec l’envie chaque fois plus vive d’avoir sur la population un impact positif. S’il filme sur place, alors ses vidéos doivent profiter aux personnes sur les images. Avec l’immigration en toile de fond et cette opposition constante – observée, ressentie – entre les cultures occidentale et orientale, Mehdi tient au respect du bilatéralisme et au profit équitable. « Les gens qui m’intéressent ne sont pas celles qui génèrent du tourisme. » La quête de sens toujours, sur le fond comme sur la forme. « La vidéo a cet inconvénient de créer beaucoup d’illusions. Il faut une éthique… » La sienne est exigeante, autant que ses vidéos sont marquantes.
Mehdi Khadouj
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